Extrait du mois


1

MORT SUR MESURE

                Une journée glaciale de février. J’avais dérogé à une habitude de plusieurs années et je m’étais rendu sur mon lieu de travail dans l’après-midi. Le soleil, encore haut dans le ciel, aveuglait les nombreux piétons qui, comme moi, avaient jugé plus prudent d’éviter les transports publics. L’atmosphère dans la rue était lourde et les passants affichaient des airs inquiets et préoccupés. Tous, sauf moi. À leur grand dam, je constituais l’exception, car j’étais immunisé contre le pessimisme collectif qui affligeait notre société et je ne manquais pas une occasion de décocher un sourire ricaneur aux visages bêtes qui me croisaient.

            Oh, bien sûr, cette gaieté trop apparente me valait de nombreux regards noirs — parfois envieux — de la part de ces gens. Il est vrai que mon attitude pouvait leur sembler bizarre, voire frustrante. Les arrêts de travail s’éternisaient, entraînant des conséquences de plus en plus fâcheuses ; les files d’attente aux distributeurs de biens de consommation s’allongeaient ; et les carnages meurtriers sombraient dans la banalité. Les seules personnes qui pouvaient se permettre d’être heureuses étaient les dirigeants du gouvernement, les banquiers, les criminels en puissance et leurs avocats. Évidemment, ce n’était pas mon cas. Tout au plus, j’exerçais une profession prospère et à l’écoute de mon époque.

            Arrivé dans mes locaux, situés au deuxième étage d’un bâtiment rénové, je m’étais attelé immédiatement à des tâches ennuyantes. Ma secrétaire bénéficiait d’un congé de maternité et j’avais sagement congédié sa remplaçante la semaine dernière : son incompétence, ses retards répétés et son indiscrétion m’avaient fait perdre une partie de ma clientèle. C’était à se demander où elle avait pu puiser de si bonnes références. Probablement un coup de mes concurrents. La garce m’avait quitté en sabotant une partie de mes fichiers informatiques. Un cadeau d’adieu, en sorte. Heureusement, les dégâts n’étaient pas irréparables. Quelques heures de travail et tout rentrerait dans l’ordre.

Assis devant mon écran, je ressentais une impression bizarre. Depuis des années, je travaillais la nuit et me reposais le jour. L’éclairage naturel me mettait mal à l’aise, les particules de poussière en suspension m’étouffaient. Pour pallier ces inconvénients, je me levai pour fermer les rideaux et me retrouver ainsi dans un environnement plus familier. L’énorme globe rougeâtre disparu, la pièce plongea dans une noirceur relative, ce qui soulagea mon inconfort.

            Des noms défilaient sous mes yeux, des statistiques précieuses s’y ajoutaient, vides de sens pour le commun des mortels. Nawa Radja, 38 ans, célibataire, revenu annuel de 19 000 sols, consulte son psychanalyste 3 fois par an ; Rémi Corda, ingénieur au chômage, divorcé depuis 4 ans et payant une pension alimentaire de 700 sols par mois (sa visite remontait à 3 mois déjà) ; Chelsia Braol, décédée le 15 juillet, détient un compte en souffrance de 8 000 sols…

            J’étais rivé à ces données lorsque soudain, quelqu’un frappa à la porte. Au début, je n’eus aucune réaction, tellement ce son me sembla incongru. Quel être pouvait bien passer à mon entreprise au beau milieu de l’après-midi ?

            Le même bruit se répéta, plus fortement. Cette fois, les ondes sonores me martelèrent le crâne et me sortirent de mon apathie. Un visiteur ! Et pressé, par surcroît. Suffisamment désespéré pour tenter sa chance en dehors des heures usuelles d’ouverture.

            – Entrez, criai-je, en restant derrière mon bureau.

            La porte s’ouvrit en émettant son grincement familier. Un homme se glissa dans l’ouverture : de taille moyenne, bien constitué, il était vêtu de vêtements soignés et affichait l’expression de quelqu’un ayant de lourdes responsabilités, mais ne pouvant plus supporter cette pression. Il répondit à mon examen par un sourire désabusé.

            Un peu décontenancé par cette venue à une heure si peu habituelle, je lui désignai une chaise tout en lui marmonnant une brève phrase de bienvenue.

            L’homme s’exécuta en silence, puis ferma les yeux quelques secondes. J’attendis patiemment, respectant ce moment de réflexion. Tôt ou tard, il allait se libérer de son mutisme.

            – J’ai besoin de votre aide. Je désire mourir.

            J’éprouvai une légère déception : phrase banale, presque un cliché. Depuis près de quinze ans, de nombreuses personnes se succédaient ici même et débitaient inlassablement la même demande. Certaines mettaient plus d’intensité dans leur voix, tremblaient ou bien me regardaient directement dans les yeux. Pas cet individu. Bref, un pauvre type.

            – Très heureux pour vous, répondis-je d’une voix encourageante. Le goût de la mort est en soi une pulsion fort honorable.

            Cette réplique, pourtant routinière, rendit mon visiteur mal à l’aise. Il inclina la tête et fixa ses chaussures. Un conflit intérieur semblait l’animer. Il me demanda en faisant preuve d’une timidité excessive :

            – Vous trouvez ce goût pour la mort normal ?

            – Bien sûr. Moi aussi, je suis tenté d’en finir à l’occasion, mais je n’ai pu encore exécuter mes projets… Vous avez pensé au suicide ?

            Un tremblement agita son corps. Son regard se brouilla et il rougit.

            – Non, échappa-t-il d’une voix misérable. Je ne sais pas comment mettre fin à mes jours. Tout ce que j’ai imaginé est d’un ennui mortel. Je suis désespéré.

            Sur ces mots, il sortit de son veston une coupure d’un journal local et me la tendit d’une main hésitante. J’y jetai un œil rapide pour la forme. Il s’agissait d’une section de la première page de l’imposante rubrique nécrologique du Mortem-News. La photographie des restes d’un célèbre artiste figurait dessus : c’était le créateur d’un appareil censé être révolutionnaire qui avait décidé de passer à la postérité en expérimentant son invention devant les caméras de télévision. Le résultat fut, en toute modestie, assez bien réussi.

            – J’ai cru comprendre que cet homme avait été conseillé par vous. Est-ce exact ?

            Une note d’espoir vibrait dans cette question, ce qui suscita ma fierté. Cela fait toujours plaisir d’être reconnu à sa juste valeur. Je ne pus m’empêcher de lui préciser avec une évidente satisfaction :

            – En effet, c’était un de mes bons clients. Il m’avait commandé une mort publique unique et son souhait a été exaucé. Le plus difficile fut d’obtenir l’heure d’écoute désirée.

Je m’interrompis et lui demandai d’un air complice :

            – J’imagine que vous voulez quelque chose de semblable ?

            L’inconnu me répondit par l’affirmative.

            En retour, je hochai la tête et lui adressai un sourire compréhensif. J’ouvris un tiroir à ma droite et je saisis un document composé d’une douzaine de feuilles. Je le remis au visiteur.

            – Vous avez eu raison de venir me voir, je peux vous aider. Les gens n’ont pas assez d’une vie pour se planifier une mort intéressante. Il faut donc la confier à des spécialistes.

            L’homme approuva tout en examinant les papiers. Il s’agissait en fait d’un long questionnaire servant à établir le profil du client. Il releva la tête, le regard interrogateur.

            – Je dois vraiment répondre à tout cela ?

            – Bien sûr. Il est essentiel de bien vous connaître pour vous assister efficacement.

            – Pourquoi voulez-vous me connaître ? Tout ce que je vous demande est de me trouver un scénario original !

            J’adoptai mon air le plus désapprobateur — en quinze ans de métier, je l’avais perfectionné — et l’inconnu s’enfonça dans son fauteuil, regrettant manifestement son excès d’humeur.

            – Le choix de votre trépas doit être mûrement réfléchi. Vous devez comprendre que la mort est en quelque sorte l’aboutissement, la justification de l’existence. Nous voulons vous en offrir une qui symbolisera le mieux votre passage sur terre. Saisissez-vous, monsieur… monsieur ?

            – Samtron, Justin Samtron.

Samtron… Samtron, ce nom semblait familier à mes oreilles. Une conversation ? Un communiqué à la télévision ? Je n’arrivais pas à déterminer les circonstances dans lesquelles j’avais pu l’entendre. Inutile de s’y attarder. C’était probablement sans importance.

            – La mort est un processus complexe, monsieur Samtron, voilà pourquoi vous devez remplir ce questionnaire. Je l’étudierai attentivement et vous convoquerai dans les deux semaines suivant sa réception.

            Un air légèrement dépité s’afficha sur son visage. Comme tous les autres, il avait espéré obtenir une réponse immédiate à sa demande sans se préoccuper des conséquences, sans laisser son empreinte sur le monde. Quelle tristesse ! Tu es poussière et tu retourneras poussière, proclament les écrits bibliques. Je ne suis pas entièrement d’accord ; bien sûr, le corps se désagrège, mais l’âme d’un individu peut demeurer indéfiniment dans la mémoire collective de l’humanité.

            – Pou… Pourrais-je avoir un aperçu du genre de fin que l’agence serait en mesure de me proposer ?

            – Eh bien… Selon votre profil, je pourrais vous conseiller de vous empaler sur une antenne, de vous enlever les deux reins ou de vous noyer dans un acide réfrigérant. Évidemment, ce ne sont que de vagues suggestions ne s’adaptant probablement pas à vos aspirations.

            L’homme se leva, une lueur d’espoir dans les yeux. Je l’accompagnai jusqu’à la sortie. Avant de le quitter, je lui tapai légèrement l’épaule et lui dis d’un ton amical :

– Ne vous laissez pas abattre par cette formalité. La créativité est l’essence même du processus et elle demande du temps. Alors, répondez au questionnaire soigneusement et n’oubliez pas : la mort n’arrive qu’une fois. Il ne faut surtout pas la gâcher.

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