Extrait du mois


In memoria 2038. Chapitre 1.



1

 

Xavier

 

Extrait mémoriel : 17-10-2038MZ4

 

Une journée splendide, un temps exceptionnel. Du moins, c’était l’opinion de Nathan, et comme chaque fois, Xavier se demandait s’il devait le croire. Son organisme luttait pour chasser les substances utilisées pour la séance de lecture et dans ce contexte, il aurait gobé n’importe quoi. Tout en émergeant de la mémoire d’un de ses pauvres macchabées, il se dit qu’eux, peut-être, l’auraient apprécié ce beau temps. Qui sait, la météo était peut-être à chier ? Le vieux technicien avait tendance à voir l’existence avec des lunettes roses et ne perdait pas une occasion de lui rappeler son style de vie malsain.

De cela, Xavier ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Depuis des semaines, le monde extérieur ne lui semblait qu’une vague illusion. Ses nouvelles fonctions au sein du service de police de la cité occupaient totalement son esprit : il sortait rarement, entrait au minimum en interaction avec les gens, obsédé qu’il était par les affaires non résolues. D’ailleurs, pour l’aider à lâcher prise, une visite chez le psychologue lui avait été proposée maintes fois par son supérieur hiérarchique.

Il se leva du fauteuil de lecture, l’épaule encore endolorie, conséquence de la mort de la victime. Il faut dire que Xavier avait violemment sursauté vers l’arrière dix secondes avant le retour à la conscience, mais le bras droit n’avait pas suivi, la sangle qui maintenait ce membre au siège étant un peu trop serrée. Petite erreur du technicien, toutefois il ne pouvait guère lui en vouloir. La prochaine fois, il exigerait d’être sorti des mémoires de la victime une minute avant le trépas. Ce serait vraiment plus prudent, même si les secondes manquantes risquaient de le faire passer à côté d’un élément important pour l’enquête.

  • La cause du décès ?

Nathan consulta les images qui défilaient devant lui, immatérielles.

  • Hémorragie cérébrale suite à une fracture du crâne. Il a, selon le rapport, trébuché du haut de l’escalier. Sa tête aurait heurté à plusieurs occasions les marches en bois. Un bête accident.
  • On dirait bien qu’il s’est fait aider un peu. Durant les cinq dernières minutes, j’ai senti un cercle froid métallique dans le dos, probablement le canon d’une arme à feu. Si on ajoute à cet élément, la vue obstruée et les difficultés respiratoires, la thèse du meurtre simulé en suicide se précise. On n’enfile pas une cagoule pour le plaisir. Pourquoi l’a-t-on ramené ici au juste ?
  • Sa fille avait des soupçons. Lorsqu’elle l’avait visité quelques jours auparavant, elle avait eu la sensation d’être épiée. Et puis des objets auraient été dérobés dans la résidence de son père.
  • L’IA[1] a-t-elle signalé une intrusion ?
  • Non. La victime a probablement ouvert la porte à ses agresseurs.
  • Et ensuite ?
  • Rien. C’est à n’y rien comprendre, justement…
  • OK ! Alors, il va falloir creuser plus loin. On remet ça à demain.
  • Enfin une chose sensée sortant de votre bouche, monsieur Lauriol ! lança une voix féminine qui retentit derrière l’enquêteur.

Xavier se retourna, un sourire s’étendant jusqu’aux oreilles. Miss Savoie, Caroline pour les intimes, avait adopté pour les circonstances une attitude professorale, les deux mains sur ses hanches, ses cheveux roux attachés en queue de cheval. Elle lui adressa un regard sévère, quoiqu’un tantinet préoccupé. Presque touchant. Sa mère affichait la même expression lorsqu’il partait patrouiller le soir à ses débuts dans la profession. Était-ce parce qu’elle savait que ces heures de travail se transformaient en sortie dans les bars avec les copains du boulot ?

  • Miss Savoie ! On se fait un dîner au resto à la fin de la journée ? J’apporte une bouteille de rosée. Et n’oublie pas le léger parfum de formol, ça te va si bien ; cela rehausse ta silhouette si délicate.
  • P’tit con. Je plains vraiment ta mère.

Femme qu’elle connaissait très bien d’ailleurs. En effet, avant de devenir la médecin légiste de la région est de Montréal, Caroline avait travaillé chez les Lauriol en tant que gardienne avertie. Elle avait passé de nombreuses heures à surveiller la petite sœur turbulente de Xavier, au début des années 20. Pas besoin de longues séances chez le psy pour déterminer d’où provenait son attitude ultra protectrice à l’égard de ce dernier.

  • On se revoit demain, alors, répondit Xavier en prenant son manteau. Bonne soirée à vous deux !

Dans le couloir, il croisa plusieurs collègues qui s’empressaient, pour la majorité, de l’ignorer. Sa présence dans ce commissariat était, pour eux, une abomination. Xavier ne pouvait leur donner tort. Il les bousculait dans leur routine, était synonyme de nouvelles techniques d’enquête, passait la plupart du temps bien assis sur son fauteuil tandis qu’eux se tapaient tout le sale travail de rue. Pour couronner le tout, il obtenait de meilleurs résultats et n’avait pas une gueule des plus sympathique. Sa cicatrice à l’arcade sourcilière gauche, conséquence d’un coup de couteau reçu lors des émeutes de 2030, n’améliorait pas le portrait d’ensemble et rappelait à tous qu’il était le seul sur place à avoir mérité la Légion d’honneur. Bref, la recette parfaite pour se faire des amis. Pas facile de tenir le rôle du prétentieux de service.

Il s’arrêta un moment pour jaser avec la responsable de la sélection de la lecture des implants mnémotechniques, fixa le scanneur cérébral pour signaler sa sortie du poste et se retrouva à déambuler dans la jungle urbaine. Le soir ne faisait que commencer et un vent frais soufflait sur les rares feuilles d’érable jaune et rouge qui tourbillonnaient ici et là. Normalement, il y avait foule dans les rues piétonnes, mais un couvre-feu avait été instauré la semaine précédente à la suite de l’attentat survenu à la Place de la Cathédrale, gracieuseté d’un cerveau fêlé. L’inspecteur aurait bien aimé pouvoir s’introduire dans la mémoire de ce kamikaze, mais l’explosion avait pulvérisé son greffon ainsi que la trentaine de pauvres innocents qui l’entouraient. Un autre débile qui n’avait rien trouvé de mieux à faire.

Une bande de jeunes défiait ouvertement l’interdiction de sortie après 20 heures à deux pas du poste de police. On les tolérait, car ainsi ils étaient plus faciles à tenir à l’œil, tout le secteur étant quadrillé par des caméras de surveillance. De plus, les forces de l’ordre en profitaient pour pirater leur cellulaire et introduire discrètement un logiciel de traçage. Tant pis pour la Constitution : violer le couvre-feu vous faisait perdre le droit à la confidentialité de vos données. C’est écrit en tout petits caractères dans le contrat citoyen. Soit dit en passant, ce n’est guère pire que les consentements accordés à toutes ces compagnies qui observent les habitudes de consommation.

Le policier se dirigea vers les membres de ce groupe tout en leur faisant comprendre qu’il fallait qu’ils s’en aillent et en dévoilant son arme suspendue à sa hanche : le nouveau teaser de treizième génération avec la fonction « jet paralysant », beaucoup plus efficace que la décharge électrique. Cette dernière avait un effet pour le moins spectaculaire pour la population ; cependant, l’envoi d’une fléchette curarisante offrait un résultat nettement plus dissuasif. Satisfaction garantie, aucun retour accepté. Pour avoir lui-même testé l’engin (chaque agent qui en était équipé devait avoir servi au moins une fois de cobaye), le tout était certes sans douleur, mais ô combien terrifiant ! Le corps ne répondait plus, même pas un battement de cils. Pour Xavier, vivre l’expérience de l’araignée avait été le moment le plus paniquant de son existence. Impossible de bouger tandis que les neurones s’activaient dans le cerveau ; la victime avait alors tout le loisir de s’imaginer les pires sévices pouvant être infligés à un être humain.

La leader du groupe, une punk somme toute jolie malgré les nombreux piercings au visage, lui demanda d’une voix innocente la raison pour laquelle ils devaient quitter les lieux. Xavier lui désigna, par de subtils mouvements de tête, le ciel et sa montre connectée en guise de réponse. La lumière jaillit dans le regard de la jeune fille. Elle n’était pas aussi tarte qu’elle en avait l’air. Finalement, un juron franchit ses lèvres et toute la bande déguerpit. Même pas un remerciement pour le tuyau.

Une fois les délinquants partis, Xavier leva le pouce en direction de la caméra du drone qui le surplombait et continua sa route. Le secteur était maintenant dégagé. Il imagina sans peine la mine dépitée de l’agent de surveillance chargé de l’implantation du logiciel sur le téléphone de ces pauvres jeunes innocents qui n’avaient pas conscience que leur désir de contestation signifiait l’abdication de leur droit à la vie privée. Si par son geste il avait réussi à préserver ce droit constitutionnel, tant mieux.

Alors qu’il était à une centaine de mètres de la fin de la zone piétonne, les publicités tapageuses qui illuminaient les édifices cessèrent subitement et furent remplacées par une sublime créature. Début de la trentaine, éblouissante dans sa robe blanche qui mettait en valeur sa peau cuivrée, il était impossible de manquer cette jolie frimousse eurasienne à la gracieuse silhouette aux formes arrondies. Son image était projetée partout, non seulement sur les façades des bâtiments, mais également sous forme d’hologramme et sur les vieux téléphones portables des passants qui n’arrêtaient pas de biper. Ça sentait le scoop du siècle.

 

Ici, Nadège Wong, en direct des studios virtuels du Thérésa Alou présente. Dans moins de 10 jours, nos abonnés auront accès à des révélations sur la liaison torride entretenue secrètement entre le chef du mouvement autonomiste, Lucien Schimind, et Abhisarika, la vedette de Sensmania[2], décédée le 8 juin dernier. Nous avons pu obtenir un extrait des mémoires de la célèbre star de la K-pop et nous la mettrons à la disposition de tous nos clients le mardi 26 octobre à 13 h 59 précisément. Alors, ne manquez pas ce jour-là, le Thérésa Alou présente. Je sors à l’instant d’une séance de lecture. J’en suis encore tout émoustillée ! La projection offrit un sourire sulfureux à ses spectateurs. Le regard envoûtant de la présentatrice semblait destiné à votre seule intention, sa peau parfaite enduite d’une très légère couche de maquillage accentuait son éclat. Pour adultes consentants uniquement.

Puis elle disparut, remplacée par les éternels encarts publicitaires. Le flux continu d’informations revint sur la toile, les émissions habituelles reprirent, laissant une bonne partie de la population ébahie par le scandale. Ainsi, Lucien Schimind, le leader du mouvement autonomiste, grand ambassadeur de la morale et de la rectitude, aurait eu une liaison secrète ? Pour une nouvelle, c’en était toute une ; surtout si elle était vraie.


[1] IA : abréviation pour intelligence artificielle

[2] Un nouveau médium de communication sollicitant les cinq sens.